Samedi 25 Février 2006
Les Européens malades de l’Europe ?

Pour Jacques Chirac mais aussi Nicolas Sarkozy, entre autres, le TCE est mort et pratiquement enterré. J’imagine qu’il doit en être de même aux Pays-Bas. J’avais voté non mais toujours exprimé le souhait de voir les consultations menées à terme. Les motivations de mon vote n’ont pas varié : la caste politique française actuelle est incapable de mener un projet européen et elle fait plus de mal à l’Europe que de bien. Non, effectivement mes motivations n’ont pas varié et elles se sont même renforcées ces derniers temps. Les attitudes de ceux qui considèrent le TCE mort me confortent dans cette idée. comment croire en leur vocation européenne lorsqu’ils ne tiennent pas à voir les consultations à leur terme mais qu’ils se prononcent, à l’encontre des opinions publiques, en faveur de l’intégration de nouveaux membres ? Comment ne pas voir les innombrables dégâts que ce genre d’attitudes entraîne sur l’opinion publique française ? Comment comprendre que l’on ait pu appeler à voter pour l’adoption du Traité mais que l’on ne veuille pas poursuivre dans cette voie ? Que l’on baisse les bras ainsi au plus haut sommet de l’État après avoir quasiment insulté les tenants de la position contraire ? Comment ne pas comprendre que ce genre de comportements ne peut qu’ajouter au désaveu cinglant que les peuples concernés ont infligé aux dirigeants politiques ?

La construction européenne telle qu’elle était en route est malade certes, mais elle ne l’est pas parce qu’un non majoritaire s’est exprimé, elle l’est en fait depuis bien longtemps. Malade de toutes les promesses formulées jamais suivies de concrétisations, malade de discours différents selon que les partis s’exprimaient au sein de l’hémicycle européen ou national, malade de la propension allergène aux institutions européennes qui consiste à tout mettre sur le dos des institutions européennes dès lors qu’il s’agit d’imposer des mesures impopulaires, y compris et surtout celles que l’on a fait passer par elles alors qu’elles émanaient des nôtres. Il faut donc recadrer cette défiance, ce n’est pas l’Europe qui est malade de ses citoyens, ce sont les citoyens qui sont malades de ceux qui sont censés les guider sur la voie de la citoyenneté européenne. Nous ne saurons probablement jamais ce qu’en pense la totalité des pays membres parce que, pour ne pas subir de revers, certains de leurs dirigeants et non des moindres, Tony Blair en tête, ont décidé de ne pas consulter leurs opinions à ce sujet. Il est facile aujourd’hui de taper sur le dos des Français ou des Hollandais parce qu’ils ont voté non mais qu’en eut-il été des Anglais ? Contrairement aux discours de façade de leur premier Ministre ils n’ont jamais voulu de cette construction et leur action, loin d’y contribuer, a toujours été menée de façon à torpiller tout processus d’harmonisation avant même qu’il naisse. Leur présidence n’en a été qu’une indiscutable preuve supplémentaire.

Alors, considérant ces hypocrisies et ces incuries politiques, comment sortir de cette situation ? Après avoir pris de la distance avec les évènements, du recul avec la prédisposition des tenants du oui à accabler de tous les maux leurs supposés opposants, il convient de s’interroger objectivement. Ce sera difficile parce qu’une telle réflexion ne pourrait se construire de cette façon qu’avec leur collaboration mais aucune des deux parties n’y semble prête. Les anathèmes stupides, les rancœurs tenues sous silence depuis des années produisent aujourd’hui tous leurs effets : il en résulte une incapacité à réfléchir sur la construction européenne, incapacité teintée d’animosité quasiment haineuse. De nouveau, ne faut-il pas réaliser que ces attitudes contribuent à augmenter la distance entre les politiques et les peuples ? Les citoyens « de base » ne s’invectivent plus parce qu’ils s’étaient opposés, ils sont bien obligés de vivre ensemble eux… Mais ce sont des considérations bien trop terre à terre pour être prises en compte dans la sphère politique, ça ne produit ni remous ni agitation médiatique le « vivre ensemble ». Mais pour en revenir à la question posée en tête de ce paragraphe, comment faire alors pour sortir de cette impasse et « vivre ensemble » entre peuples européens ?

Encore une fois j’insiste sur le fait que je suis un farouche partisan de la poursuite des consultations et que je me plierai bien évidemment à leur résultat. Mais, à mon grand regret, il faut envisager très sérieusement que ce ne sera pas le cas. Dans cette éventualité il faut alors prendre un tournant radical. Pour ma part, je considère que l’avènement d’un état européen ne nous est pas accessible avant des décennies, de par l’incompatibilité entre les visions des dirigeants. Leur forcer la main eut été une erreur majeure qui aurait conduit à l’immobilisme le plus total et à attiser les tensions entre les peuples. Je n’exprime pas cela comme une conviction mais comme la résultante de l’analyse de la situation actuelle. De surcroît nous ne devons pas nous voiler la face : les cultures politiques des membres de l’Union sont parfois très différentes, en commençant par la laïcité, les droits de l’homme ou la liberté d’expression mais aussi la culture économique, nos façons de voir les évènements, de les anticiper sont parfois radicalement opposées. Il devient dès lors indiscutable qu’une harmonisation sur tous ces domaines relève de la quasi-impossibilité. Les intérêts communs relèveraient-ils du seul domaine économique ? Si tel était le cas doit-on envisager de laisser l’Europe dans la situation actuelle, c’est à dire une simple zone de libre échange ? C’est probablement ce que veulent les grandes entreprises mais le doute est largement permis concernant les peuples. Dans l’alternative où ne le saurons jamais exactement il faut donc bien tenir compte de ces divergences qui constituent nos spécifités nationales. Comment réunir ces différences dans un objectif commun du « vivre ensemble » ?

Ne convient-il pas d’envisager ce tournant radical sous l’angle d’une fédération provisoire des États Unis d’Europe ? Une telle fédération aurait pour mérite d’harmoniser les objectifs, de renforcer une facette identitaire commune par des institutions admises et incontestables pour tous les Européens et l’amorçage d’une seule et unique identité.
Pour être honnête et après y avoir longuement réfléchi, je dois reconnaître que c’est la seule option que j’ai réussi à entrevoir et qui puisse nous permettre de poursuivre cette inestimable avancée historique que constitue l’Europe sans en dénaturer le sens ni les objectifs. Le TCE devait être mis à l’œuvre, selon son principal initiateur, pour quatre ou cinq décennies. Une telle fédération pourrait l’être sans heurter les identités nationales. À ce terme la réalisation d’un seul et unique espace, sans frontières, apparaîtra alors concret ou irréalisable. C’est, à mon sens, le seul moyen de rendre l’Europe à ses peuples. Une Europe que nos dirigeants politiques ont trop voulu s’approprier pour des enjeux personnels ou électoraux, bien éloignés de nos nécessités quotidiennes.

Ce serait cela alors le « vivre ensemble » européen : rendre leur place à nos représentants politiques et l’Europe à ses citoyens.

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Publié par José
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