Les 17 et 18 novembre 2005 se tiendra à Strasbourg le forum annuel du conseil de l’Europe. Le titre même de ce forum est un aveu : flexibilité du travail et cohésion sociale ne sont par défaut pas ou peu compatibles. Ce phénomène est aisément compréhensible, il suffit de traduire en faits ce que ces termes signifient pour les salariés.
La flexibilité du travail regroupe plusieurs dispositions. L’annualisation de la durée du travail permet aux employeurs de disposer, voire d’imposer des horaires différents à leurs salariés selon les jours, les semaines ou les périodes de l’année. Ces horaires peuvent être découpés au sein de la même journée. Il n’est ainsi pas rare de voir des hôtesses de caisse travailler en horaires 10h-12h et 16h-20h dans la même journée alors qu’elles doivent effectuer un trajet de plus d’une heure pour se rendre sur leur lieu de travail. C’est cette même flexibilité qui permet dans certains secteurs de faire travailler les salariés plus de 48 heures (1), y compris les fins de semaine, sans bénéfice pour le salarié. Il ne s’agit pas d’abus en termes légaux mais d’effets dus à l’annualisation du temps de travail. La flexibilité conduit aussi à favoriser le déménagement des chômeurs pour pouvoir retrouver un emploi, etc.
Ces adaptations ne représenteraient pas une gêne pour les salariés si elles étaient acceptées sur la base du volontariat, ce qui généralement n’est pas le cas. En effet, il devient très difficile dans ces conditions de concilier vie familiale, jeunes enfants scolarisés, vie sociale ou sportive avec de telles contraintes. D’autant plus difficile que les postes soumis à cette flexibilité sont souvent les postes les moins rémunérés. La précarisation salariale s’accompagne ainsi d’une précarisation sociale entraînant un sentiment d’exclusion souvent incompréhensible et mal vécue puisque le salarié n’est pas exclu de l’emploi. D’autre part il est facile d’imaginer les conséquences sur l’environnement familial si les deux membres du couple doivent travailler sur des horaires décalés différents et de surcroît sur des lieux de travail éloignés de leur domicile.
L’adaptation des conditions de travail, pour nécessaire qu’elle fut, s’est faite dans les pays à forte politique sociale sans tenir compte de ces conséquences. Le coût du logement, leur inaccessibilité près du lieu de travail ont ainsi généré des travailleurs pauvres, certains de ces travailleurs ne disposant même pas d’un toit malgré leur salaire. Ceux-là sont SDF et salariés, ce qui constitue le comble même de toute politique d’insertion.
Le forum 2005 du Conseil de l’Europe a pour objectif d’évaluer les conséquences de cette flexibilité afin d’élaborer des pistes de réflexion pour éviter un accroissement de cette paupérisation. Je ne peux m’empêcher de penser que cette réflexion vient trop tard mais aussi de me réjouir qu’elle ait lieu avec une ouverture non négligeable. Cette ouverture sera réalisée par l’intervention de Denis Huet, selon le programme provisoire, le 17 novembre lors de de la session II “Effets de la flexibilité et enjeux de la conciliation” dans l’atelier “Economie, ressources humaines et équité”.
Denis Huet connaît bien les conséquences du chômage pour les avoir vécues. Il tente par ailleurs depuis mars 2005 d’aider les “déplacés du travail” en créant un réseau d’hébergement, ”Un toit pour un emploi”, qui vise à faciliter la mobilité géographique des chômeurs embauchés loin de chez eux. Pour attirer l’attention publique sur son action il a effectué une marche de 600 kilomètres entre Paris et Bordeaux au cours de l’hiver dernier.
Cette expérience l’avait naturellement conduit à s’intéresser et à soutenir la marche de Patrick Mayo en créant son site internet. Cette marche de 1100 kilomètres, de Fontainebleau à Strasbourg en passant par Lyon avait conduit Patrick Mayo à Strasbourg le 24 mai, où il fut reçu à titre exceptionnel au Conseil de l’Europe. C’est Patrick Mayo qui devait être présent lors de ce forum mais pour des raisons qui lui sont personnelles il a préféré déléguer cette représentation à Denis Huet.
C’est, à ma connaissance, la première fois que des chômeurs, par son intermédiaire, pourront réellement s’exprimer et être consultés sur le sujet qui les concerne en premier lieu à un tel niveau institutionnel.
Ce n’est pas une victoire, ce n’est pas une reconnaissance mais peut-être le début d’une considération ou d’une représentation. En ce sens, les efforts à des degrés divers que nous aurons déployés, Patrick, Denis et moi (pour ne parler que de mes amis) tout au long de la marche Mayo, n’auront pas été vains.
Enfin !
(1) C’est le cas, par exemple, de certains secteurs travaillant avec la grande distribution. En effet, l’installation, l’assistance, la migration ou la maintenance de leurs systèmes informatiques peuvent entraîner de tels horaires à certaines périodes. Ces procédures sont très lourdes et, très souvent, ne doivent être exécutées que pendant les périodes de fermeture. Les dépassements d’horaires ne sont alors pas comptabilisés en heures supplémentaires mais restitués en récupérations donc sans bénéfice pour les salariés dans la mesure où ces récupérations sont équivalentes aux dépassements. On peut ajouter que les déplacements ne sont pratiquement jamais comptabilisés en horaires effectifs de travail.



