Voilà ma dernière intervention sur un article de Laurent Bervas : “Le Français n’aime pas les entrepreneurs”. Je vous conseille de vous y rendre et d’y lire le débat entre Laurent, Lionel, ma compagne Gaëlle et moi-même sinon certains éléments de cet article vous paraîtront quelque peu obscurs.
Lorsqu’un cadre choisit une option nouvelle (ce qui arrive de moins en moins souvent), y investit le budget qu’on lui a confié, fait appel à de nouvelles technologies ou à des personnes dans lesquelles son entreprise ne croit pas forcément, remodèle son service et son fonctionnement pour les mettre en adéquation, il prend énormément de risques tant pour son entreprise que pour sa carrière et donc son avenir.
Il agit alors exactement comme s’il avait été un chef d’entreprise novateur : est-il un entrepreneur ? Il le serait dans ce cas là, à la différence qu’il n’est pas l’employeur.
Je persiste donc sur le fait que le terme entrepreneur est bien trop vague pour savoir de qui il s’agit, qu’on ne peut l’identifier à aucune fonction ni à aucun statut précis et qu’en vertu de cela ceux qui s’en servent comme d’un effet de mode parce qu’on est dans une période, dans un air du temps où il fait bon inciter à la création d’entreprise, à libérer le travail et tout le toutim et non à embaucher, est du vent, de la communication à fins publicitaires personnelles. L’utilisation de ce mot ne sert qu’à vouloir se donner un statut qui ne veut pas dire grand chose mais qui sonne bien. Il est quand même curieux de voir que c’est surtout dans les hautes technologies, surtout informatiques (l’effet nouveauté est toujours de mode), que l’on entend ce terme. On peut constater aussi qu’en informatique, par exemple, les investissements nécessaires pour lancer une activité sont de plus en plus réduits et qu’on fait de plus en plus souvent appel à de bonnes volontés en partenariat plutôt qu’en prenant le risque d’embaucher. C’est un simple constat mais ce sont souvent les tenants de cette méthode qui se qualifient d’ “entrepreneurs”. Il est vrai que pour tous ceux qui ne connaissent pas grand chose à la technologie, “entrepreneur” sonne mieux que développeur et plus social qu’ingénieur, par exemple.
Il y a encore peu, pour faire valoir une certaine fonction sociale, on disait “Je suis chef d’entreprise ou employeur dans tel ou tel secteur, je fais travailler 25 personnes”, aujourd’hui on dit “Je suis entrepreneur” alors qu’on travaille seul ou avec un seul associé. À ce compte là, celui qui achète un fourgon et qui y fait des pizzas pour les vendre serait aussi un entrepreneur mais il ne le prétendra pas lui, il dira simplement qu’il travaille à son compte. Le dentiste qui choisit l’innovation technologique et pour ce faire s’associe et y investit tous ses biens serait aussi un entrepreneur mais se décrira comme professionnel libéral. Dans les métiers manuels on se dira artisan, dans les métiers de bouche restaurateur, dans le commerce commerçant, dans l’industrie industriel, mais quasiment jamais entrepreneur. Si l’on demande à Gaëlle ce qu’elle fait elle répondra secrétaire-comptable (ou gestionnaire), si on demande à son associé il répondra conducteur de travaux et si on leur demande leur domaine d’activité ils répondront plafonnistes. Quant aux statuts l’une est salariée et l’autre gérant (salarié aussi). Leurs investissements ? Ils sont actionnaires à parts égales. Voilà ce qu’est la réalité, sans fioriture ni courants d’air.
Effectivement, comme l’écrit justement Laurent, je n’ai pas l’expérience de la gestion d’entreprise mais j’ai été responsable technique et j’ai eu en charge la gestion d’un service SAV et d’une équipe de 5 techniciens avec tout ce que cela comporte en terme de gestion d’atelier, de stock, de déplacements, de véhicules, etc. Sauf les techniciens ennuyés chez des clients ou les clients eux-mêmes qui en appelaient à moi je ne me suis jamais dénominé “responsable technique” moi-même mais technicien. Je tiens à mon titre, j’en suis fier, et sur d’autres sujets (cf Grenouille) je m’insurge lorsqu’il est dévalorisé. Je suis titulaire d’un brevet de technicien de 1985 (Bac technique) mais aujourd’hui, les employeurs potentiels (souvent jeunes) qui me reçoivent m’assimilent à un bac pro au mieux alors que je suis d’une génération où ce type de baccalauréat (qui pour moi n’en est pas un) n’existait pas. Pour obtenir un bac technique il fallait alors se farcir toutes les heures de l’enseignement général plus les heures d’enseignement technique, ce qui faisait à cette époque 42h de cours par semaine. Nous n’étions alors que 30% de notre classe d’âge à avoir le bac contre 76% aujourd’hui. Et je ne parle même pas de mon équivalence BTS informatique AFPA pour laquelle je me suis tapé volontairement et non par reclassement une année d’internat en 1999-2000, à 33 ans, et qui fait doucement sourire les employeurs… La dévalorisation des titres, entre autres, et diplômes a conduit à la situation que l’on connaît, c’est à dire qu’il suffit d’un accident de parcours pour se retrouver exclu de toute perspective de carrière professionnelle.
Quand j’entends inventer de nouveaux statuts, de nouvelles fonctions assorties de titres pompeux qui ne veulent strictement rien dire c’est moi qui souris doucement… Je suis chômeur mais pas idiot ni ignorant. Et à défaut d’une fonction ou d’un titre professionnel pompeux, je tiens à ce dont je peux être fier. Quant à ceux qui se leurrent avec des mots, effectivement comme l’écrit aussi Laurent à mon sujet, ils trouvent chez moi non pas à mon sens quelqu’un de redoutable mais quelqu’un qui leur remet tout simplement les pieds sur terre et qui ne se berce pas de leurs illusions.
Il n’y a pas besoin d’inventer des statuts pour être fier de ce que l’on fait lorsqu’on est utile et pour conclure de façon volontairement biaisée avec une note de poésie, le plus beau statut qui vaille la peine d’être valorisé c’est celui de chef de famille. J’ai beaucoup plus de respect pour le simple manœuvre qui aura élevé ses cinq ou six enfants et qui leur aura permis d’acquérir une situation meilleure que la sienne que pour nombre de soi-disant entrepreneurs qui ne recherchent que le profit et ne créent rien. On parle beaucoup de ceux-ci et pourtant les premiers sont beaucoup plus nombreux que les derniers. Mais je n’exprime là qu’une opinion personnelle qui fera encore probablement “halluciner” Lionel…
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Où doit-on donc ventiler ces fameux entrepreneurs ?



