Pourquoi le CPE s’inscrit-il dans une politique globale et laquelle : la règle des 3P

Ce texte est un exercice de plaidoyer, une expression libre de ma pensée. En ce sens il peut s’avérer beaucoup trop lonp pour mes lecteurs qui s’attacheraient plus à la réactivité de mon blog qu’à mes capacités d’analyse mais il exprime réellement l’état d’une importante communauté de la population française : celle du peuple. Mes lecteurs ont tout à fait le droit d’être convaincus du contraire mais en retour je m’approprie la liberté de penser que je sais ce que ce même peuple en pense.

“Le peuple n’existe pas. Je le sais j’en fais partie”.

Pourquoi le CPE s’inscrit-il dans une politique globale et laquelle : la règle des 3P

Il y a quelques jours, mon voisin Laurent Bervas me demandait en commentaire ce que je pensais du CPE. Le CPE n’est qu’une des mesures de ce gouvernement et on ne doit pas juger, sous peine de s’égarer dans le raisonnement, une politique en détachant les mesures les unes des autres. Gouverner, c’est prévoir et, pour comprendre l’état du pays aujourd’hui, il faut analyser les politiques qui ont été suivies depuis cinq, dix, vingt ans voire plus selon les champs d’analyse. La politique de l’emploi menée par les derniers gouvernements de droite est un leurre. L’embryon de projet social a été avorté et les cercles de pouvoir économiques et financiers y ont joué toute leur part. Rien que de très naturel pour un gouvernement de droite, certes. Mais ce n’est pas à la lueur d’aujourd’hui qu’il faut chercher les dégâts, c’est à celles des lendemains.

Le gouvernement Villepin agit dans la précipitation par l’usage du 49.3 avec le point de mire de la présidentielle comme moteur. Cette précipitation et cette intense activité politique jouent les rôles de masques. Des décisions prises, parfois dans la cacophonie et l’impréparation la plus totale comme pour le projet de loi DADVSI, il ne faut pas retenir seulement le caractère immédiat mais les perspectives qu’elles ouvrent. Celles-ci sont pour le moins dangereuses pour la société française. Non pas par les hommes ou femmes qui sont nos interlocuteurs gouvernants mais par les intérêts de ceux qui les manipulent. Depuis une vingtaine d’années, en France, les politiques intérieures ne sont plus dirigées par le Président de la République mais par les premiers ministres à qui la tâche a été déléguée. Lorsque ceux-ci sont en concurrence, ils entrent en surenchère permanente de propositions électorales destinées non pas au peuple français mais à ceux qui soutiennent les tremplins que représentent les carrières politiques. Les élites politiques nationales ont été dissociées des peuples dans l’intérêt international, le sacro-saint marché. C’était l’objectif de la construction européenne via le TECE mais il a probablement échoué. Aujourd’hui, après ce désaveu, les pouvoirs économiques mais aussi financiers n’ont d’autre possibilité d’augmenter leur sphère d’influence que par la main-mise sur les organes du pouvoir, tous si possible. Les représentants ne l’étant plus, le marché a déconnecté les oligarques républicains de leurs peuples en les corrompant. Ils n’ont plus rien d’élites, ces personnages que l’on considérait il y a encore une vingtaine d’années comme des personnalités émérites ayant brillé par leur conduite politique et celle des peuples. Ces élites, tant intellectuelles que politiques n’existent plus. Leur disparition programmée s’est faite sur deux générations et la conséquence en est l’absence totale de projet de société chez tous les dirigeants politiques, ils ont choisi de « pragmatiser » leur exercice. Sous ce doux euphémisme se cache une allégeance, une subordination aux lois du marché : c’est ce qui est naturellement appelé le principe de subsidiarité. La décharge des fonctions de l’État vers des organisations supérieures est déjà en service depuis le début des années soixante-dix, c’est à cette époque que remonte la mutation de nos sociétés occidentales.

Malgré cela et, avant de poursuivre dans la description de l’hypocrisie « néolibérale », il convient d’avoir constamment à l’esprit dans le cadre d’une analyse politique que les situations actuelles ne sont pas le seul résultat des politiques qui se décident en ce moment mais la résultante de celles qui ont été prises il y a suffisamment longtemps pour s’appliquer dans leur intégralité depuis plusieurs années. Avant d’extrapoler les projets de « gouvernance » qui ne nous sont pas exposés clairement mais maquillés, il convient d’exposer les intentions à la lumière de l’histoire contemporaine de l’après-guerre à aujourd’hui. C’est à la globalité de la politique menée qu’il faut être suffisamment conscient pour s’opposer. En connaissance de cause, avec mises en perspective et confrontations historiques, avec le réalisme qui impose non plus de se positionner en termes de sensibilités partisanes mais au regard de la place des citoyens dans un tel environnement. Le sujet crucial, la seule question qu’il importe réellement de se poser est la suivante : l’avenir que veulent les décisionnaires d’aujourd’hui place-t-il réellement l’Homme au centre de la société ou y place-t-il des intérêts supérieurs ? Si oui, lesquels et quels sont-ils ? La règle des 3P (Passé-Présent-Politique) permet-elle de décrypter les malaises de la société française et plus généralement ceux de la « vieille Europe » ?

Passé

Les années qui ont suivi la dernière guerre mondiale sont qualifiées généralement de « Trente Glorieuses », en opposition à celles qui ont suivi, les « Trente Piteuses ». C’est une constatation que l’on peut faire, comme le relève justement Jean-François Kahn dans Marianne cette semaine, y compris chez les plus libéraux des Français. Or, le modèle politique des Trente Glorieuses était ce modèle que ceux-ci même, les plus “libéraux”, considèrent aujourd’hui comme le plus anti-libéral qui soit avec son « dirigisme d’état ». L’orientation libérale prise depuis leur fin n’a fait qu’enfoncer le pays, toujours selon les mêmes personnes, dans les « Trente Piteuses ». Un puits sans fond alimenté en permanence par un chômage en réalité avoisinant les 20%, une dette record assujettissant ainsi la France toujours plus aux détenteurs de capitaux (le marché) et la mise de la main-d’œuvre et du cerveau humain à la disposition des marchands, puisque c’est bien ainsi qu’en bon français, l’on doive qualifier les acteurs du marché. C’est pourtant de cette situation, que ses ardents défenseurs ont voulue et obtenue, qu’ils se plaignent avec un paradoxe qui relèverait plus de l’hypocrisie que de l’opportunisme. L’État n’a quasiment plus de pouvoirs que ses fonctions régaliennes mais il semblerait que ce soit encore trop, ce qui provoque chez eux la réaction que l’on pourrait remarquer dans toutes les dérives politiques : « C’est parce que c’est encore trop, ou pas assez de son contraire ». Trente années de libéralisations sans discontinuité, ce n’est pas encore assez et c’est pour cela que nous souffrons : voilà en substance ce que nous disent les fameux acteurs du marché. Comment un tel tournant, un tel virage et une telle désagrégation de la société française ont-ils pu s’opérer ?

Le plein emploi qui suivit l’après-guerre a permis un essor économique, cuturel, social sans précédent. La guerre ayant été mondiale, tous ses acteurs en ont profité. L’élargissement nécessaire de l’économie a permis des avancées dans quasiment tous les domaines qui couvrent notre activité quotidienne. Elle s’est accompagnée de l’émergence d’une classe moyenne dont nul ne contestait l’utilité sociale puisqu’issue des classes populaires. Mais devant la multiplication des mouvements sociaux visant à égaliser effectivement les droits sociaux et civiques, humains en général, les intérêts transnationaux sentirent le danger de l’instabilité du marché. Des peuples revendicatifs déstabilisent les marchés et la peur de cette instabilité s’est traduite par l’apparition d’un mouvement de répression sociale sans précédent à l’échelle mondiale.
Les élites au pouvoir avaient analysé les crises sociales qui avaient précédé, révoltes étudiantes ou mouvements ouvriers. En 1973, l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE se déroule en même temps que les négociations du GATT visant à baisser les barrières du Marché Commun pour en laisser libre l’accès au marché mondial. C’est aussi l’année du putsch de Pinochet contre Allende au Chili, appuyé par les intérêts américains, la guerre du Kippour et le quadruplement du prix du pétrole brut par l’OPEP. La prise du pouvoir des marchés sur nos scènes politiques européennes date de cette époque charnière. Michel Rocard écrivait alors :

« Une des plus vastes mystifications de l’histoire aura sans doute été l’identification de l’Europe avec la construction issue du traité à Rome en 1957 (…) C’est très exactement ce que traduit le marché commun : son rôle a été uniquement de faire disparaître les différentes politiques protectionnistes, pour faire place au jeu de la libre concurrence. A l’ancienne trinité nationalisme, Etat-nation, protectionnisme, il a substitué une nouvelle trilogie fondée sur le libre-échange, un embryon de gouvernement uniquement chargé de faire disparaître ce qui pourrait empêcher le bon fonctionnement de l’économie de marché. Et sur une idéologie qui n’est rien d’autre que la recherche du profit (…) c’est tout l’ensemble qu’il faudrait construire sur des bases entièrement différentes (…) les transformations en cours condamnent totalement les tentatives de ceux qui estiment suffisant de modifier les institutions du Marché Commun, et en particulier de créer un parlement élu au suffrage universel et un exécutif responsable devant lui (…) construire l’Europe, c’est donner à la population des pays européens les moyens de choisir le type d’évolution qu’elle souhaite ».

Ces mises en parallèle sont faites par Gabriel Galice, directeur de l’Institut International de Recherche pour la Paix à Genève. Dans un excellent document, il les poursuit :

« Après les chaudes alertes des contestations estudiantines (opposition à la guerre du Vietnam et luttes pour les droits civiques des Afro-Américains aux États-Unis, mai 68 en France, contestation extra-parlementaire en Allemagne, mai rampant en Italie, printemps de Prague), il fallait décapiter les peuples de leurs élites, séparer les têtes pensantes du corps social pour empêcher que le corps politique ne prenne forme. »

Ce corps politique qu’il définit plus haut dans son analyse comme suit : Peuple social + élites = Peuple politique

Les marchands sont alors entrés de plein pied dans nos vies quotidiennes pour les diriger. Dans les démocraties, cela ne peut se faire qu’avec la soumission ou la prise de contrôle du pouvoir politique et, devant la nécessité de contrôler toujours plus les ardeurs des masses, il fallait alors augmenter les moyens de sécurité. Augmentation des budgets de défense, diminution de ceux de l’enseignement pour favoriser les enseignements privés qui, évidemment, n’ont pas les mêmes intérêts, diminution des budgets sociaux pour augmenter toujours plus la dépendance des peuples envers les acteurs des différents marchés (économique, financier et même celui de l’emploi qui commencera à générer des ressources bien plus que ponctuelles) : voilà les leviers utilisés par les marchés afin de rester maîtres des environnements qu’ils alimentent. Que l’on soit d’un bord ou de l’autre de l’échiquier ne change rien à la perception de cette réalité : les peuples ont alors été progressivement privés du seul moyen d’exister en tant qu’entité commune, leur souveraineté. La situation actuelle n’est que l’aboutissement programmé d’un tel processus. Cette décapitation politique s’est accompagnée d’une perversion insidieuse du système politique : la perpective de carrières dans des multinationales ou dans des organisations d’intérêts sectoriels. Schroeder avec Gazprom, ou Lamy avec l’OMC en sont les parfaites illustrations. L’exercice politique a été dévoyé de son sens de service au peuple, sa vocation, pour celui du trampoline vers les hautes sphères mondiales. Les dirigeants sont devenus des VRP et, pour ceux qui ne seront pas trop vieux en fin de règne, leurs mandats n’auront servi que de faire-valoir.

Présent

C’est avec ces considérations qu’il convient donc d’analyser correctement notre société actuelle. Les marchés n’ont que faire des aspirations des électeurs puisque dorénavant ils ne répondent plus aux besoins des consommateurs mais les suscitent. Les acteurs économiques et financiers de la société civile agissent en sous-main. Ils ont rapproché les élites et se sont constitués non pas comme un quatrième pouvoir mais comme le premier. L’Homme n’a sa place que dans la mesure où il est lui-même vecteur de ce marché. C’est à cette aune que l’on doit estimer son importance. Celui qui n’influence aucun processus en termes de marché est quantité négligeable qu’il convient de considérer comme une simple ressource et non un acteur. La tentation sociale ne doit pas distraire les sociétés de leur activité principale : le travail. Ce travail, toujours moins bien rémunéré, toujours plus précaire, toujours plus inaccessible et qui rend les individus de la société de consommation toujours plus dépendants du marché.

Analysons les mesures du gouvernement Villepin en particulier. Le CNE constituait sa première grosse entorse au droit du travail. Bien que son efficacité ne pourra être démontrée qu’au terme d’un premier délai de deux ans, il a ouvert la voie au principe du licenciement sans justification, et par là même à la mise à disposition intégrale du salarié vis à vis de son employeur. La limitation de ce contrat constituait cependant un frein à son application générale : en effet, il ne s’applique qu’aux structures de moins de vingt salariés. Les plus grandes difficultés et les contraintes les plus lourdes étant supportées par ces petites entreprises, il est naturel de considérer qu’il fallait laisser en quelque sorte sa chance à ce contrat. Mais ce contrat, que l’on pourrait estimer mesure sociale dans cette perspective a ouvert la porte. Le MEDEF, l’organisation syndicale la plus puissante de France en termes d’influence politique, n’avait pas protesté contre le CNE pour cause. En effet, il savait que l’élargissement de telles mesures serait alors généralisé. Les nouvelles technologies portent l’économie actuelle et ce sont essentiellement elles qui alimentent la croissance des pays développés ou émergents. Pour satisfaire aux besoins de ces secteurs il faut de la main-d’œuvre jeune et bien formée, évidemment la moins chère possible. C’est alors que l’on a semblé découvrir le scandale des stagiaires, ces hautes qualifications exploitées quasiment gratuitement. Le chômage des jeunes apparaît alors dans sa pleine mesure, il ne reste plus qu’à ouvrir la porte de nouveau à la dérégulation du travail. Ce sera fait avec le CPE qui supprime la contrainte du nombre de salariés. Tablant sur un bilan probablement positif tant le chômage des jeunes est important, il serait devenu alors possible d’étendre le principe à toutes les classes d’âge et à la requalification de tous les anciens contrats, l’objectif principal des « néolibéraux ».

Le droit de travailler contre le droit du travail, c’est cette volonté qui était inscrite dans le TECE qui s’exprime actuellement. Mais en quoi un tel système est-il dangereux pour une société ? Parce que non seulement il la fragilise mais la disloque. Un tel régime entraîne des revendications sociales qu’il convient de contrôler toujours plus fermement, avec toujours plus de violence et de contrôles soi-disant sécuritaires. C’est une escalade. La stabilité du marché n’est pas seulement remise en cause, de façon contrôlable cependant, lors de troubles sociaux mais surtout par le plein emploi à salaires décents et plus élevés que le minimum vital. Un taux de chômage à haut niveau, ce qui est sensiblement le cas de tous les pays développés qui réclament la libre concurrence du marché, offre en contrepartie un formidable outil de contrôle des masses et de l’inflation. C’est cette stabilité que recherchent tous les marchés, au détriment de celle des sociétés humaines. Les mouvements de capitaux, transferts de personnels, de matériels, de technologies et de compétences entraînent des soubresauts régionaux mais stabilisent la globalité du marché. Il apparaît alors clairement que les acteurs de ce marché, non plus international tant les intérêts n’ont que faire de leur nationalité mais transnational, se moquent royalement des conséquences régionales de leurs décisions. C’est dans cette optique qu’il faut replacer le CPE : la mise à disposition des jeunes pour les grandes entreprises afin de stimuler leur croissance et non celle de la société puisque nous pouvons aussi constater, sans faire trop d’efforts vers la bonne foi, que si les profits augmentent ils ne réintègrent pas tous l’économie en investissements. Une énorme partie de ces capitaux circule mais ne sera jamais valorisée, faute de politique sociale associée.

C’est ce qui se passe avant toute explosion boursière. On parle aujourd’hui en termes de flux d’argent et non en quantité, c’est leur mouvement qui constitue la finance et non leur utilisation. La multiplication des intermédiaires dans tous les domaines de la société, que ce soient les domaines politiques avec les innombrables commissions fantômes mais aussi la décentralisation dans un sens et la construction d’une structure au dessus des États dans l’autre, dans le domaine professionnel où les multiples rachats d’entreprises et fusions éloignent les dirigeants réels de ceux qu’ils emploient, contribue à emmener les oligarques dans une virtualité toujours plus profonde et à décapiter les peuples de ceux qui les dirigent. Pense-t-on sincèrement que les français ont le sentiment d’être gouvernés par des individus qui vivraient dans le même pays qu’eux, dans la même société et les mêmes préoccupations ? Nos dirigeants voudraient le croire mais ils ne sont devenus que des intermédiaires entre les sociétés civiles et le marché. Ils agissent comme un « service consommateurs » qui serait le tampon entre une politique globale menée au nom des sacro-saintes finance et économie. Croire qu’ils puissent d’aucune façon influencer le pays relève de l’inconscience, ils n’agissent que dans le sens de ceux qui ont le pouvoir d’influencer leur carrière et force est de constater avec le 21 avril 2002, qu’ il ne s’agit plus des électeurs. Le mépris affiché, l’arrogance de leurs comportements à l’encontre de ceux qui contestent leurs orientations, le patriotisme qui n’est aujourd’hui utilisé qu’en termes faussement économiques et non plus sociaux, leur ignorance de la réalité quotidienne des Français, tout démontre qu’il s’agit d’une politique globale destinée à imposer, le plus rapidement possible et par tous les moyens existants, même par l’usage de la force publique dès les premiers troubles, les mesures que revendiquent les acteurs des marchés comme nécessaires à leur expansion. Les mouvements et partis populaires ayant été absorbés ou dissous, les politiques menées tendent à suivre cette seule et unique voie possible : celle des intérêts économiques et financiers. C’est cette conception même de la place de l’Homme dans la société qui éloigne les peuples de leur oligarchie.

Politique

La solution à la crise que traversent nos sociétés n’est probablement pas politique mais avec une nuance d’importance : elle est populaire. Il s’agit d’informer, de décrypter, d’analyser. De prendre le recul nécessaire mais aussi d’assembler les initiatives pour en saisir la trame. C’est seulement lorsque l’on a fait ce travail de prise de conscience que l’on se rend compte réellement du fossé qui sépare les peuples de leurs dirigeants.
L’équité et non plus l’égalité comme le souhaite Nicolas Sarkozy, le droit de travailler mais non plus au travail comme le veut le marché, la construction de maisons à 100000€ et non la nécessaire constitution du parc de logements sociaux vital pour notre pays, l’opposition à toute forme de règle plus contraignante après le fiasco social qu’ont entraîné les 35 heures, c’est bel et bien tout cela qu’il faut rassembler pour en saisir le projet politique.

Les jeunes vont se retrouver dans quelques années en position de force sur le marché du travail grâce aux départs en retraite conséquents. Les avoir négligé tant de temps comportait un risque de retour de bâton. Les dirigeants politiques n’en avaient pas pris la juste mesure mais les sphères financières et économiques, si. Ce phénomène va se produire d’ici quelques années et inquiète nombre de services de ressources humaines. Là non plus il ne faut pas être naïf : peut-on sincèrement croire que les dirigeants des grands groupes n’auraient pas anticipé cette problématique ? C’est alors que l’on commence à entendre parler d’ « immigration choisie et non subie ». Elle sera, dans les faits, choisie en fonction de sa capacité à modérer les velléités salariales et sociales de nos jeunes.
L’autorisation de leur licenciement sans motif et, récemment, l’autorisation de licenciements préventifs en fonction de l’état économique forment un tout. En ciblant les jeunes par de telles mesures on prépare un avenir plus facile pour ceux qui exploiteront leurs ressources, en autorisant une immigration volontairement choisie en fonction des desiderata des acteurs économiques on fournira le moyen d’en assurer le contrôle.

La solution n’est pas politique, c’est vrai. Après s’être attaqué à l’enseignement, source de culture et de rébellion, le système actuel a rassemblé les pouvoirs. La presse ne joue plus son rôle informatif et se contente de suivre ce qui lui est gracieusement distillé par le pouvoir. Les intellectuels influents ont disparu, les agitateurs d’idées ont suivi. Ils ont été absorbés de facto par les intérêts supérieurs du marché en tant qu’acteurs économiques. De vecteurs ils sont devenus rouages de ce même système qu’ils avaient autrefois combattu.

Pour gérer toutes ces interférences il a fallu inventer un nouveau mode de fonctionnement, la « gouvernance ». Mais qu’est-ce que la gouvernance ? En me référant au document cité plus haut de Gabriel Galice, qui cite la formalisation de la gouvernance par Michel Camdessus :

« La gouvernance est un mode de gestion et non pas un système de gouvernement. La gouvernance est un triangle où se côtoient les pouvoirs publics, les intérêts privés (industriels, agricoles commerciaux), la société civile associative des consommateurs et des usagers. (…) Les pouvoirs publics sont désinvestis du rôle de représentant unique de l’intérêt général. Ils sont amenés à le partager avec les deux autres catégories économiques et sociales. Les pouvoirs publics ne représentent plus que les intérêts de l’Etat, son budget et ses fonctions régaliennes. (…) On peut imaginer à quel point ce démantèlement de la citadelle administrative peut être mal ressenti par ceux qui en ont la charge. »

Gabriel Galice en déduit, à juste titre :

« En visant l’Etat, ces arguments atteignent le peuple comme volonté collective. La fragmentation de la volonté commune des citoyens par la gouvernance va de pair avec la communautarisation et la subsidiarité comme enchevêtrement d’intérêts placés sur des plans concurrents. »

C’est donc bien sur cela que le débat actuel porte, même si les tentatives de le masquer sous d’autres formes sont nombreuses : il s’agit bel et bien d’un modèle de société. En dépossédant le peuple français peu à peu de ses prérogatives, en le divisant et en le catégorisant, en le poussant à se prendre en charge individuellement mais aussi communautairement, il s’agit d’ôter à l’État le ciment fédérateur qui a permis à notre société d’exercer son contrôle sur le marché pendant les Trente Glorieuses.

Les mouvements sociaux actuels, amplifiés par la lutte contre le CPE, s’inscrivent dans un combat contre le dernier rempart qui reste contre la jungle complètement dérégulée du capitalisme sauvage. La libre concurrence non faussée n’existe pas, les règles étant depuis toujours imposées par les puissants au détriment des plus faibles. Il suffit pour cela d’enrôler des batteries de juristes et de les payer à trouver la meilleure exploitation possible que l’on peut faire de la Loi. L’évidence veut que ce ne sont pas les petits employeurs qui peuvent agir de la sorte. Les émeutes de novembre sont oubliées, passées sous le silence officiel des anecdotes, mais le peuple ne veut pas se dissoudre. Il n’oubliera pas non plus les mensonges de cette période sur leur caractère social ou ethnique.

La politique actuellement menée par les dirigeants de droite dans leur plein exercice, c’est la dissolution du peuple par la division. En favorisant l’expression des communautés d’intérêts, confessionnelles, ethniques c’est ce qui se met en place. Les revendications de chaque communauté s’exerceront alors envers les autres et non plus envers l’État qui ne sera alors devenu que le garant de l’ordre. Être Français ne voudra plus rien dire, nous serons blancs, noirs, juifs ou musulmans mais plus français. Nous vendrons notre capacité de travail au moins offrant par nécessité et devrons en passer par des instances communautaires pour revendiquer des droits variables selon l’importance de la communauté dans la société. C’est un phénomène que nous pouvons déjà constater mais qui s’appelle encore aujourd’hui le clientélisme. On a ainsi pu voir des agriculteurs dévaster un ministère, des viticulteurs récemment s’attaquer aux véhicules de la Gendarmerie Nationale à coups de pioche et les incendier mais sans que cela ne suscite ni envoi de CRS ni interpellations. Ce sont avant tout des communautés d’électeurs et il convient de les ménager. Ce n’est pas le cas, par exemple, des jeunes habitants de banlieue.

Voilà pourquoi il faut lutter contre le CPE, parce qu’il s’agit de la dérive d’une politique globale qui veut la disparition de tout ciment social organisé et géré par l’État. L’objectif final est de rendre la solidarité non plus constitutionnelle mais communautaire avec toutes les dérives que cela implique comme tensions inter-communautaires, rapports de force entre elles mais aussi et surtout entre elles et les dirigeants politiques, dérives sécuritaires et autres considérations néfastes pour notre environnement.

C’est maintenant, avec les surenchères de propositions politiques visant l’élection présidentielle, qu’il convient de ramener à la réalité nos dirigeants. Que l’on partage ou non des opinions importe finalement peu puisque c’est intégralement la place de l’Homme dans la société qui est en cause.

Sommes-nous de simples fournisseurs de main-d’œuvre et de cerveau disponible, auquel cas il ne nous reste plus qu’à nous mettre à la disposition du marché ou estimons-nous nécessaire de ramener le marché à ce qu’il n’aurait jamais du cesser d’être, l’outil permettant d’atteindre le bien-être relatif qu’exprimerait la volonté générale ? Pensons-nous que c’est au plus grand nombre qu’il faille songer à améliorer les conditions de vie ou pensons-nous que ce sont celles d’une minorité d’acteurs influents qu’il convient de favoriser, en souhaitant naïvement que cette minorité veuille bien en redistribuer quelques miettes ?

Il s’agit tout simplement de choisir entre l’achèvement de l’intégrité sociale de notre pays et la reprise en main de la souveraineté populaire. Les forces qui tirent les ficelles ne sont pas libérales, ce sont celles des capitalistes les plus sauvages qui soient.

La période est cruciale, risquée sous bien des rapports, et ce gouvernement devrait tâcher de reprendre très vite prise avec la réalité quotidienne des Français. Il engage notre pays une fois de plus sur un chemin dont il ne veut pas, en méprisant les composantes sociales et avec l’arrogance que confèrent les règles détournées à leur service de notre Constitution.

Le peuple est peut-être à vendre mais je doute fortement qu’il veuille s’auto-dissoudre. Tout dépendra de sa prise de conscience.

« Le sort de la France, le sort des Français, comme le sort des Européens en général, se jouent de plus en plus au terme d’une discussion entre les dirigeants”
Jacques CHIRAC (Tokyo, 27 mars 2005)

Publié par José
Champ libre...PolitiqueSociété • (2) Commentaires • (0) TrackbacksPermalien



Votre analyse est impressionante de réalisme et de lucidité.

Même si j’avais déjà effectué une réflexion me permettant de comprendre certaines parties que vous évoquez, le fait de voir votre tableau d’ensemble permet de prendre de la hauteur et par la même d’expliquer certains comportements.

Par exemple, le fait que les médias poussent au communautarisme dans leur présentation des faits de société alors que les Français ont toujours été laïcs. Je ne ressens ces divisions communautaires que depuis les années 1990-1991.

Publié par  le  19/03  à  17:08

Omar,

Merci de ce commentaire.

Cette analyse est effectivement quelque chose qu’il est assez difficile de percevoir sans adopter une vision globale, avec tout le recul nécessaire.

Publié par José  le  19/03  à  17:19

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