Les années Chirac : mensonges et châtiments

Jacques Chirac a déclaré à l’annonce du couvre-feu qu’après le retour à l’ordre les décisions qui s’imposent seront prises. L’heure étant grave et non sujette à polémique personne ne s’est encore interrogé sur ce que cela voulait dire. Effectivement, l’heure est grave mais pour cerner l’importance de l’enjeu il convient de tirer un bilan. Comment en est-on arrivé là ? 

Les analyses des sociologues, des experts politiques, de toutes les “grosses têtes” de nos élites ne suffisent pas à l’expliquer. Tous les médias s’appuient sur elles mais ils se sont eux-mêmes coupés des réalités tant leur imbrication avec les pouvoirs économiques et politiques est importante. Personne n’entend plus ce que dit, ce que pense, ce que ressent la France. Et contrairement à ce que peuvent penser nos dirigeants, la France ce n’est pas un gouvernement ou un président, la France c’est un peuple. Le peuple n’est ni sourd ni aveugle. Les dangers de la mondialisation comme ses enjeux, il les connaît et les pratique. Il lit, s’informe, débat, confronte ses idées. Les forums et blogs constituent autant de lieux d’échange que les élites politiques, celles qui ont bien compris où se situaient les nouvelles formes de communication, tentent d’investir. Les agoras ne sont plus sur les places mais sur la toile publique. On y trouve les archives, l’actualité et les opinions, donc largement de quoi se forger des opinions. Comment éviter de tirer un bilan sur l’action d’une personnalité centrale de notre pays depuis plus de trente ans ? Quel bilan et quels constats ?

Jacques Chirac et l’Europe, l’exercice du pouvoir

Les hommes politiques ne changent pas, ils peuvent varier ou assouplir leurs positions mais ne changent pas car ceux qui changent ne réussissent pas. Notre système politique est un système de réseaux d’influence et de soutiens, de partis. Qu’il en soit regrettable est un débat, mais qu’il en est ainsi est un constat.

En 1978 Jacques Chirac rédigeait dans sa chambre d’hôpital (après un accident de voiture en Corrèze) l’Appel de Cochin où il dénonçait le parti de l’étranger : l’UDF de Valéry Giscard d’Estaing, alors président de la République et fervent partisan de la construction européenne. Jacques Chirac refuse déjà ce qu’il dénonce comme l’hégémonie allemande et tempête contre l’adhésion du Portugal et de l’Espagne en assurant que nous n’avions pas résolu les problèmes liés à cette intégration.

Il déclara au lendemain de l’appel à Pierre Billaud, qui sera l’un de ses plus proches collaborateurs :

« La France n’a pas besoin de Jacques Chirac. Elle a vécu avant lui. Elle vivra après lui. Mais aujourd’hui, je ressens profondément que mon pays est menacé dans son être : je n’ai pas le droit de me taire, quoi qu’il puisse m’en coûter. Jusqu’à présent, je le reconnais, j’ai toujours eu le souci primordial de ma carrière ; je suis prêt désormais à rendre un témoignage à tout risque… Je m’attends à une vague de défections, mais je compte bien que vous, au moins vous, vous ne m’abandonnerez pas ! » (1)

Bien que s’opposant au président en exercice lors de la campagne présidentielle qui suivit et que ce dernier perdit (il se consacra ensuite à l’Europe), il n’est pas élu en 1981. Les Français lui ont préféré François Mitterrand, europhile convaincu et ardent défenseur de l’unité franco-allemande. Sous la présidence de François Mitterrand le Traité de Maastricht est adopté par référendum en 1992. Les Français voient en leur président un projet européen et l’acceptent. Affirmer aujourd’hui que le peuple français est europhobe est un mensonge de la plus pure hypocrisie. Par contre, admettre que nos institutions actuelles et nos dirigeants puissent l’être serait plus juste. François Mitterrand, malade et affaibli, ne se représentera pas en 1995 et les socialistes seront doublés sur leur gauche par Jacques Chirac faisant campagne sur la réduction de la fracture sociale.

« Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent » : Jacques Chirac (1)

Le bilan de Jacques Chirac pourrait se résumer à cette simple phrase. Alors qu’il fit campagne sur la réduction de la fracture sociale, il nous faut bien constater dix ans après qu’aucune fracture n’a été réduite, bien au contraire. La pauvreté en France s’est aggravée autant que les discriminations, les fortunes se sont concentrées et la promiscuité du pouvoir avec les élites économiques n’a jamais été aussi voyante. Le résultat est non seulement navrant en termes sociaux puisqu’il a conduit aux émeutes actuelles et à un couvre-feu, mesure inédite depuis 1955 et la guerre d’Algérie, mais aussi en termes d’image rendue. La France est décrédibilisée non seulement au sein de ses frontières mais aussi et surtout à l’étranger qui reste le domaine réservé du chef de l’État. Le traitement des émeutes par la presse étrangère en a fait un pays en proie à une guerre civile comparable à celle d’Irak. Cette impression aurait-elle eu lieu si le Président et son premier Ministre étaient sortis de leur mutisme avant le onzième jour de violences ? Mais Jacques Chirac est coutumier des mauvaises attitudes au mauvais moment. Ainsi, en 1997, alors que sa majorité est particulièrement dominante à l’Assemblée nationale et qu’il pourrait pleinement profiter de la période pour gouverner librement avec une politique dont il aurait fixé le cap, il dissout l’assise de son pouvoir et rend l’Assemblée nationale à l’opposition. En suivra une cohabitation qui conduira, entre autres, à nous vendre le piteux Traité de Nice comme une avancée considérable.

En 2002 Jacques Chirac fait campagne sur l’insécurité, pain bénit pour le Front National qui se retrouve logiquement au second tour. Jacques Chirac est réélu par défaut avec plus de 82% des voix. La fracture sociale n’est pas réduite mais a été contenue par le gouvernement de Lionel Jospin sous la cohabitation du mandat précédent. La police de proximité, qui aujourd’hui fait cruellement défaut selon les syndicats de la Police eux-mêmes, est accusée de laxisme et de copinage. Elle est quasiment démantelée sous la pression continue du ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy. La cohésion sociale a été oubliée et, remise sur le tapis social, il est décidé que la priorité serait la lutte contre le chômage. Ainsi donc cela ne l’était plus. (Le constat est amer : entre 1995 et 2005 le pourcentage du nombre de chômeurs est quasiment identique. Les emplois jeunes ont été détruits puis rétablis, la dette publique s’est envolée et le modèle social français, habile compromis entre une économie libérale et un État providence part en lambeaux.)
Les maux qui pénalisent notre pays ont quasiment tous été attribués à l’Europe et à ses institutions depuis des lustres et on en arrive même aujourd’hui à appeler la Commission à l’aide pour éviter des licenciements qui ne sont en rien de son ressort. La France est pratiquement devenue le pays le plus pauvre des pays riches et l’Europe aurait selon le Président tout intérêt à intégrer la Turquie alors qu’elle souffrait si fort du Portugal et de l’Espagne en 1978. En 2005, toutes ces manoeuvres, tous ces maux non résorbés tels que le chômage, la pauvreté et la précarité contribueront à l’échec du référendum voulu par lui seul. En prenant le risque d’un coup bas politique de plus qu’il réussira, déstabiliser le Parti socialiste, il en portera un second à la construction européenne après avoir admis devant des millions de téléspectateurs qu’il ne comprenait plus la jeunesse française et les Français. Lui, le président populaire et bon vivant qui osait s’en remettre au peuple plutôt qu’à la quasi-unanimité des parlementaires qui auraient avalisé le Traité établissant une Constitution pour l’Europe. Traité porté par Valéry Giscard d’Estaing, il est vrai, le Président en exercice lors de l’Appel de Cochin…

Il est vrai aussi qu’avoir été réélu par le même pourcentage au deuxième tour que celui qui l’avait rejeté au premier aurait du le conduire à mener une politique neutre d’union nationale mais il a suivi tout le contraire. Après avoir réaménagé le système électoral et les dates des élections, les gouvernements peuvent poursuivre avec aveuglement une politique fortement marquée à droite sous les premiers Ministres Raffarin, usé jusqu’à la corde et aujourd’hui rangé au placard du Sénat, et Villepin, un diplomate poète n’ayant jamais eu à recourir au suffrage universel. Le Parti voulu et créé pour le Président afin de faire oublier les errements du RPR et de ses “affaires”, l’UMP, se retourne contre lui en la personne de Nicolas Sarkozy, ouvertement déclaré candidat à la prochaine présidentielle et aussi ouvertement hostile tant au Président lui-même qu’en son chef de Gouvernement. Les luttes intestines, les coups bas pleuvent et pendant ce temps là les Français grondent sans que nul ne les entende. Afin de pallier cette incessante lutte de pouvoir, la Présidence s’enferme d’autant plus dans une monarchie qui ne dit pas son nom que son cercle se resserre. Le 14 juillet, le ministre de l’Intérieur y va même de sa garden-party, lui qui « n’a pas vocation à démonter tranquillement des serrures à Versailles pendant que la France gronde. » L’ambiance à l’Élysée est parfois même surréaliste, on a ainsi pu y entendre la première dame de France distiller savamment « Vous nous voyez tous les deux, le soir, devant notre petite soupe ? » (2) Serait-ce elle qui s’accrocherait plus au trône de son mari que lui ?

Bien sûr, il n’est pas le seul à porter la responsabilité des crises qui traversent notre pays et il porta l’opinion populaire lors du refus de la deuxième guerre d’Irak. Mais qui, plus que lui, a eu le pouvoir d’influencer et d’exercer les politiques menées lors des dernières décennies ? Le seul moment où il a agi dans l’intérêt du peuple français serait-il justement lorsqu’il refusa d’agir ? Tout un symbole…

Charles de Gaulle affirmait que « la politique la plus coûteuse, la plus ruineuse, c’est d’être petit ». La France officielle d’aujourd’hui est bien petite…

Les dix-huit mois qui nous séparent de la prochaine élection présidentielle risquent de nous sembler interminables tellement les difficultés sont importantes. À moins que les décisions qui s’imposent (début de l’article) ne soient d’un ordre qui remettrait de façon anticipée au peuple français le choix de son avenir immédiat… Mais ça fait longtemps que plus personne ne croit dans les promesses de Jacques Chirac, du moins plus en France.

Post-scriptum : pendant que je rédigeais cet article avait lieu le Conseil des Ministres. Le compte-rendu stipule le projet de loi suivant :

Prorogation de l’application de la loi du 3 avril 1955

Le ministre d’État, ministre de l’intérieur et de l’aménagement du territoire, a présenté un projet de loi prorogeant l’application de la loi n° 55-385 du 3 avril 1955.
A la suite des violences urbaines qui ont débuté le 27 octobre dernier et qui se sont développées avec une ampleur inquiétante sur le territoire métropolitain, il a été décidé par le décret du 8 novembre 2005 d’appliquer, à compter du 9 novembre 2005 à zéro heure, la loi n°55-385 du 3 avril 1955 instituant un état d’urgence.
La gravité et l’extension à de nombreux centres urbains de ces violences, dirigées sans distinction contre les personnes et les biens, justifiaient cette mesure. Des atteintes particulièrement graves à l’intégrité physique des citoyens ainsi qu’à celle des fonctionnaires de la police, des militaires de la gendarmerie nationale et des pompiers ou des médecins en mission ont en effet été commises.
Le décret du 8 novembre ayant une durée de validité limitée à 12 jours qui expire le 20 novembre, le projet de loi a pour objet de proroger l’état d’urgence pour une durée de trois mois à compter du 21 novembre 2005. Il est en effet nécessaire que les autorités publiques puissent, le cas échéant, recourir à des mesures prévues par la loi du 3 avril 1955 aussi longtemps que subsiste un niveau anormalement élevé d’atteintes graves à l’ordre et à la sécurité publics.
Afin de limiter au strict nécessaire la période durant laquelle le recours aux mesures particulières qu’autorise l’état d’urgence, le projet de loi ouvre la possibilité au Gouvernement d’y mettre fin par décret en conseil des ministres avant l’expiration du délai de trois mois. En ce cas, il en sera rendu compte au Parlement.

Décidément je ne suis vraiment pas, mais vraiment pas certain que le climat en France soit près de s’améliorer…

(1) Le Point du 10 mars 2005
(2) Le Point du 21 avril 2005

Publié par José
Politique • (3) Commentaires • (0) TrackbacksPermalien



P’tet bien même qu’ils seraient prêts à appliquer le 2éme alinéa de l’article 11…
Le roi tient tant à son trône ! ( remarque il est surement plus confortable que les vulgaires fauteuils de la Santé).

Publié par  le  14/11  à  15:26

C’est bien ce que j’ai écrit. wink Pas certain que le climat s’améliore…

Publié par José  le  14/11  à  16:12

heu, pour qui ? lol
Enfin, à museler les bloggeurs, ça risque d’être dur, dur grin

Publié par  le  14/11  à  16:29

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