Nos pays européens, comme la plupart des pays développés, sont confrontés à un problème majeur et durable : leur taux de chômage. Je reste pour ma part persuadé que l’élargissement de l’Europe, pour autant qu’il soit indiscutablement bénéfique aux pays entrants, ne solutionnera d’aucune façon le problème du chômage chez les anciens membres. Selon moi ce chômage est structurel, quoi que l’on en pense ou dise. Certains états le masquent habilement sous une dénomination d’incapacité au travail comme l’Angleterre, d’autres connaissent un travail illégal faisant partie intégrante de leur économie comme l’Italie mais tous vivent l’échec du plein emploi. Nous cherchons dans nos pays les plus développés des solutions à un système qui conduit à produire plus de chômeurs qu’il ne crée d’emplois, y compris en France. Les manœuvres habiles de masquage des statistiques ou de déplacement de catégories (passage d’allocations chômage au RMI en France par exemple) n’ont pour seul effet que de cacher officiellement la réalité que personne ne doit voir : une partie de nos sociétés toujours grandissante (20% des actifs environ) est exclue du champ du travail.
Il ne s’agit pas ici de prendre comme référence ceux qui ne veulent pas travailler, je reste persuadé qu’ils sont extrêmement minoritaires. Les causes de cette exclusion sont aujourd’hui disséquées selon les évènements : les discriminations géographiques (banlieues) sont aujourd’hui constatées mais il y a encore peu c’était le chômage des seniors qui faisait la une de toutes les luttes (Patrick Mayo). Les jeunes de moins de 25 ans sont touchés également, quelle que soit leur origine résidentielle, et les stagiaires sont sur la devanture des revendications. Il n’est pas contestable que les dérives du capitalisme débridé actuel en soient les principales causes et que même les couches moyennes de nos populations se sentent aussi concernées. Ces phénomènes sont aussi visibles si l’on tient compte du glissement des électorats. En effet, on peut constater, que les cadres ont voté en plus grand nombre pour les partis d’extrême gauche à la dernière présidentielle qu’en 1995. On ne doit pas en déduire que les modèles sociaux sont en faillite puisque leurs principes restent ancrés dans les volontés citoyennes mais, par contre, que tous les systèmes de l’Union sans exception ou presque, ne peuvent plus lutter contre un système capitaliste agissant sans aucun intérêt de société mais actionnarial et mondial. Par exigence de rentabilité, les investisseurs institutionnels essorent les entreprises des derniers éléments sur lesquels elles peuvent avoir prise : leur salariat. Les pays nous ayant quasiment rejoint sur leur développement technologique (le Maroc, par exemple) peuvent fournir aujourd’hui les mêmes services délocalisables que les nôtres tels que les centres d’appel mais ceux-là seront rejoints très vite par les pays émergents, les nouvelles technologies le permettant sans contrainte majeure. Ce n’est donc pas le modèle social qui est en panne mais le système de production d’argent qui s’est emballé en se concentrant. Il me semble incohérent de croire qu’en réalisant toujours plus de bénéfices on ne puisse être plus solidaires. Il me semble par contre logique de penser qu’il s’agisse d’un problème politique. Et si nous y réfléchissions selon la règle des 3P ?
Passé :
Après guerre les chantiers de reconstruction étaient immenses, que ce soit au niveau des industries lourdes ou des infra-structures, c’étaient les Trente Glorieuses. Les acquis sociaux comme les congés payés ou les 39 heures associés à l’accroissement du pouvoir d’achat ont permis l’évolution de nouveaux secteurs d’activité comme les loisirs ou le tourisme. La nécessité de faire circuler les personnes et les biens ont rendu indispensables la création de réseaux routiers, ferrés, etc. Tout cela a nécessité une main d’oeuvre considérable dans une population qui avait perdu une bonne partie de ses effectifs pendant la guerre. Àun tel point que l’immigration était nécessaire pour compenser ce manque de bras. Mais l’évolution technologique en spécialisations couplée au vieillissement de nos populations a rendu nécessaire la création d’un secteur tertiaire : celui des services, tant aux entreprises qu’aux personnes. Ce secteur ne produit physiquement rien mais assiste la production ou le commerce. Or ce secteur même suivra avec un léger effet de retard l’évolution du secteur secondaire : la fiabilité des matériels, la délocalisation des technologies lourdes ayant besoin de main d’oeuvre moins chère, la prépondérance du nucléaire français sur les industries du charbon, tout cela a contribué à la diminution des besoins en bras. Pendant ce temps l’agriculture et l’élevage, le secteur primaire, a lui aussi été soumis à de fortes concentrations accompagnées d’une évolution technologique. Si un seul agriculteur nourrissait 10 personnes il y quelques dizaines d’années, il en est vite arrivé à nourrir plusieurs centaines. Cette baisse de besoin en bras n’a pas été, heureusement pour notre démographie, accompagnée par une baisse de notre population. Le secteur tertiaire a donc suivi lui aussi cette évolution et cette suite est tout à fait logique : c’est le progrès technologique qui a conduit à “produire” plus de chômeurs que d’emplois.
Présent :
Le secteur industriel s’est déplacé géographiquement vers les pays émergents disposant des ressources nécessaires à leur développement. La Chine mais aussi l’Inde et le Brésil seront les pays industriels de notre avenir immédiat. Les services, quant à eux, ont tendance à se déplacer aussi. Les nouvelles technologies et les nouveaux moyens de communication permettent de déplacer la maintenance informatique, par exemple, dans des pays où l’éducation de leur population a commencé à rejoindre la nôtre. Le Maroc mais aussi le Sénégal, pays francophones, accueillent aujourd’hui des services après avoir accueilli entre autres l’industrie textile. Dans un raisonnement économique global on ne peut que se féliciter de ces évolutions mais on ne peut se contenter de ces perspectives. Les exclus de ce système sont aussi des êtres humains qui doivent bénéficier de la même, au moins, considération que celle à laquelle nous consentons pour nos voisins étrangers. Comment admettre que l’on puisse vouloir contribuer à l’amélioration des conditions de vie de nos voisins polonais, de nos amis marocains ou sénégalais mais accepter que déclinent celles de nos concitoyens ?
Force nous est de constater que le système de libre-échange, le capitalisme actuel, ne s’auto-régule pas sans intervention politique. Or cette intervention politique ne se fera pas et nous en connaissons tous les causes qui sont, entre autres, l’effondrement du système centralisé soviétique et toutes les dérives qui ont accompagné sa mise en place qui ont traumatisé pour longtemps les dirigeants politiques. Personne ne souhaite revenir à un système purement collectiviste. Les libéraux (au sens politique mais aussi économique) ont gagné la lutte et, qu’on le regrette ou pas, c’est ainsi. Il me semble aujourd’hui impossible de rompre définitivement avec les modèles social et politique tant ils sont imbriqués avec le modèle économique. Par une révolution ? Bien que je me surprenne parfois à la souhaiter je la crains tout autant que n’importe qui. Une implosion du système par ses excès ? Je l’envisage sans trop y croire puisque je soupçonne fortement tous les acteurs financiers et leurs affidés politiques de vouloir à ce moment là sauver un système qui les fait vivre. Nous faisons aujourd’hui partie de l’Europe, ce qui fait que nous ne contrôlons pas seuls notre économie. Elle est interdépendante de celle de tous les autres pays européens et celle de l’Europe est interdépendante de l’économie mondiale. La diversité des États composant l’Union, de leurs gouvernements, de leurs mentalités fait que notre marge de manœuvre est extrêmement faible. Cependant, et bien que je ne suis pas économiste ni sociologue mais simple chômeur, devrais-je m’interdire d’émettre des réflexions sur cette situation qui touche beaucoup d’entre nos concitoyens ? D’envisager d’en sortir par un moyen collectif plutôt que personnel en créant mon entreprise, ce qui me procurerait certes un emploi mais n’arrangerait en rien la situation de mes compagnons d’infortune ? Et si la solution était la Politique ?
Politique :
Aujourd’hui le cadre de vie est du domaine du choix privé pour ceux qui le peuvent et du ressort collectif pour les autres. Là non plus l’égalité de traitement n’existe pas entre Neuilly sur Seine, par exemple, et La Courneuve. Pourtant il nous faut bien reconnaître que ce cadre de vie coûte bien plus cher à la communauté à La Courneuve qu’à Neuilly. Ce sont les villes pauvres qui, logiquement, exigent le plus de fonds collectifs. Leurs familles bénéficient d’allocations, d’aides diverses nécessaires à la cohésion de notre société. Mais à l’heure ou l’on envisagerait presque la suspension des allocations familiales pour les familles des mineurs délinquants, serait-il indécent d’envisager alors leur diminution ou leur suppression pour celles qui n’en ont nullement besoin ? Les associations de ces villes dites difficiles bénéficient de subventions massives mais nous savons que très souvent elles servent à salarier des proches des municipalités mais, sans nier leurs actions, est-ce bien là leur but ? Les allocations chômage, qui en France sont les plus élevées d’Europe, sont-elles justifiées à un tel niveau lorsqu’il s’agit d’un cadre supérieur qui attend patiemment sa retraite ? En parallèle est-il normal qu’une personne de bonne volonté, qui recherche activement un emploi mais ne le trouve pas, sous prétexte qu’il ou elle a une compagne ou un compagnon, soit privé de toute ressource et pénalise ainsi tout le ménage ? En conséquence de ces exemples qui sont loin d’être exhaustifs ne pourrait-on pas envisager le traitement de tout ce qui relève du domaine social comme un seul domaine collectif et l’aménager en tant que tel ? Comment ? Et si nous envisagions la création d’un secteur quaternaire, celui de l’environnement collectif ?
Ce secteur intégrerait le domaine social mais aussi le cadre de vie, notre environnement, nos conditions de déplacement, etc. On pourrait regrouper toutes les allocations et subventions en une seule que l’on nommerait, par exemple, le Revenu d’Existence Collective. Un tel revenu a déjà été pensé et élaboré par divers économistes, mis en place en Alaska et en 2004 au Brésil par Lula et rien ne nous interdit de l’envisager pour nos sociétés développées. Certains mouvements, comme “Voter Y” (http://www.voter-y.net/ateliers/RITAR/revenu_existence) le défendent et l’étudient très sérieusement. Un tel système permettrait d’adapter nos modèles aux dégâts causés par le système économique sans pour autant détruire les fondements même de nos sociétés. Sans diminuer l’attrait pour le travail il permettrait aux actuels plus démunis de se sentir non plus assistés par la société mais comme une composante de celle-ci parce qu’ils intégreraient alors de fait le secteur quaternaire. Ce secteur quaternaire, comme décrit plus haut, consisterait en le regroupement de toutes les activités ne pouvant se rattacher aux autres secteurs ou n’ayant aucune vocation à être rentables : l’aide aux personnes âgées, les arts, l’environnement, le milieu associatif, etc. Il ne s’agirait pas d’un travail forcé puisque chaque bénéficiaire aurait le loisir du choix de son activité en fonction de ses compétences.
Conclusion :
On me rétorquera probablement que je nage là dans l’utopie, dans l’idéalisme, etc… Je n’ai qu’une chose à répondre et, sans vous heurter mais pour vous faire bien réaliser ce qui se passe aujourd’hui pour moi comme pour la part toujours grandissante de notre population qui est exclue de notre système actuel basé sur la monnaie, avez-vous du travail pour moi et pour tous ceux qui sont dans la même situation ? Non ? Quand je vois le peu d’empressement des gens à adhérer à l’association que j’ai créée, qui n’a pour objectifs que de renforcer les liens sociaux, quelquefois je me demande s’il ne serait pas bon d’envisager de leur forcer la main en faisant en sorte que de telles initiatives soient du ressort collectif et solidaire… Toujours pas d’accord ? Si vous pensez tous majoritairement ainsi, c’est avec un certain dépit que je m’incline, l’égoïsme et son chantre qu’est le capitalisme sans limite actuel ont gagné. Pour relancer notre économie, je crains qu’il ne va pas tarder à falloir nous aussi déclarer une guerre à un pays bien plus pauvre que le nôtre…