La France des Français

Le 25 avril 2002, entre les deux tours, j’écrivais ceci :

La France des Français.

Les gens qui me connaissent m’apprécient pour ma courtoisie, mon calme et surtout ma modération. Aujourd’hui est un jour particulier, je ne m’exprime pas sur un sujet personnel et c’est un exercice que je n’ai pas l’habitude de pratiquer, je ne sais si je saurai communiquer de cette manière, vos réactions me renseigneront, je l’espère. Je vais tenter d’aborder sans prétention un sujet sérieux de façon explicative, compréhensible et assortir mon analyse d’un message. « Je vais tenter » ai-je écrit… Je vais donc essayer de le faire en toute objectivité et avec l’espoir de votre compréhension. J’aurais pu me lancer dans une diatribe équilibrée ou une humoristique parodie mais j’ai choisi de ne pas le faire aujourd’hui parce que le sujet ne s’adresse pas à mes amis, aux gens qui me fréquentent et me connaissent, pas seulement. J’aimerais qu’il nous concerne tous.

Le premier tour des élections présidentielles françaises a eu lieu. A ce titre, surtout ne l’oublions pas, les Français se sont exprimés. Pour être plus juste, ceux qui ont voulu le faire l’ont fait. (Lorsque le peuple ne peut s’exprimer il se soulève, lorsqu’il ne s’exprime plus il prend le risque de la confiscation de ce droit.) Donc, ne nous voilons pas la face, nous nous sommes exprimés. Je n’ai pas peur de la société française, je la connais, en fais partie et en suis fier. Ça ne changera pas après le 5 mai. Cette société, que le Français s’ingénie à critiquer, n’aura pas changé en deux semaines d’élection présidentielle. La surprise, non feinte pour la plupart d’entre nous, était latente et nous le savions, ne soyons pas hypocrites. Les raisons de ce vote sont multiples, les pièges étaient nombreux et certains d’entre nous y sont tombés.

Le premier élément à constituer la particularité de ce vote fût la multiplicité des candidats. Cette multiplicité n’était pas un piège, au contraire. Elle a permis à tous les votants de trouver un bulletin de vote, d’entendre sa voix « proche » s’exprimer et accessoirement d’autoriser le vote « petit poucet » que les Français affectionnent tant.

Le premier piège fût l’acharnement dont ont fait preuve tous les médias à nous renseigner sur le deuxième tour : Jacques Chirac devant Lionel Jospin. La valse des troisièmes hommes pouvait commencer, la danse des candidats au troisième poste qui ne servirait à rien avait débuté. On se demanda même parfois s’ils dansaient en couples… Et cet acharnement fût si justifié que Jacques Chirac arriva bel et bien devant Lionel Jospin, trop devant même, entre les deux s’était intercalé Jean-Marie Le Pen. Aucun des instituts de sondage, aucune chaîne de télévision, aucun journal ne l’avait prévu. Nous étions si assurés du deuxième tour… Malgré tous les petits poucets présents nous étions sûrs du résultat.

La droite chiraquienne nous proposa une campagne essentiellement axée sur la sécurité, pain béni pour l’extrême droite. Deuxième piège auto-tendu ? Habituel pour la droite, me direz-vous mais n’exagérons rien non plus, les problèmes d’insécurité existent bel et bien. Le débat était nécessaire mais la promptitude de la droite à enfoncer la gauche sur ce sujet a produit un effet non recherché, ce fût une erreur de communication. Encore aujourd’hui elle s’exerce aux pamphlets contre la mauvaise cible, ce n’est plus ni la bonne heure ni le bon adversaire, qu’elle ne fasse pas de surcroît une erreur de cible.

Quant au piège dans lequel s’est enfoncée la gauche jospinienne, il était tendu depuis bien longtemps. Elle nous proposa une campagne qui n’avait rien de présidentielle. Essentiellement axée sur un bilan gouvernemental qui, par définition, ne s’adressait qu’aux français, cette campagne a oublié les ambitions de la France. Pour faire la nuance, le président doit représenter la voix de la France et les députés celles des Français or nous avons assisté à une campagne législative de la part du parti socialiste, ce fût une erreur de calendrier. Aujourd’hui, l’absence est flagrante, aucun des ténors socialistes ne semblait avoir pris la mesure de cette élection, n’est pas président qui veut être premier ministre… Erreur d’objectif.

L’attitude de Jacques Chirac en refusant le débat avec Jean-Marie Le Pen ne doit pas nous induire en erreur, il sait déjà que s’il est élu il ne pourra utiliser ni son score ni sa capacité de rassemblement. Cette élection ne sera pas la sienne. Il rassemblera certes, mais par défaut.

Par contre, ne tombons pas dans le prochain piège, ne continuons pas à croire les sondages qui donnent Jacques Chirac écrasant Jean-Marie Le Pen de ses 80% d’intentions de vote. les Français se sont exprimés une première fois, c’est ainsi que le veut la constitution mais il y aura bel et bien deux tours, ne feignons pas de l’oublier. La France est dans une situation inédite, le choix entre la droite et encore plus à droite est à faire.

La société française que je connais, dont je me revendique et dont je suis fier s’exprimera encore. Ses constituantes se doivent d’être au rendez-vous, ses fondamentaux se doivent d’être présents à l’esprit. Ceux qui ont oublié de voter au premier tour du scrutin ne doivent pas oublier le second, ceux qui regrettent amèrement de ne pas l’avoir fait doivent se souvenir de ces regrets, ceux qui sont fiers de l’avoir fait doivent le répéter. Tous les Français aujourd’hui s’interrogent, personne n’a de réponse, ni les instituts de sondage, ni les prétendants à l’Élysée ni les médias. S’ils vous disent le contraire, ne les croyez pas.

La France a besoin d’une réponse claire et forte et rien ne sert plus que de l’exprimer dans les urnes. Elle a besoin de cette réponse parce que c’est de nous qu’il s’agit. La France est notre pays, cette réponse doit être à la mesure de ce que nous voulons qu’il représente à nos yeux mais aussi à l’étranger.

Je conclurai en rappelant encore quelques fondamentaux. Nous vivons dans un grand, un beau pays où il fait meilleur être malheureux que dans la plupart des autres pays du monde. Nous vivons dans une démocratie, une vraie où le pouvoir nous appartient à nous le peuple, dans une république, une vraie où le pouvoir s’exerce par le peuple et pour le peuple. Ne l’oublions pas non plus.

Nous savons tous, en tant que français, que nous devons corriger les imperfections de ce système que nous sommes si nombreux à critiquer. Nous devrions tous savoir qu’il nous faut sans cesse nous avancer pour qu’il avance…

J’en appelle donc à tous mes compatriotes pour qu’ils s’expriment clairement, fortement et de façon indiscutable. La France ne se contentera pas, au lendemain du 5 mai, des chiffres après la virgule. Elle ne se contentera pas non plus de l’habituel taux d’abstention. La France a besoin de scores significatifs, faisons en sorte qu’elle les ait.

Vive la France mais surtout : Vivent les Français.

JdPB.

Publié par José
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Bonsoir, je me souviens pour ma part d’un autre texte écrit dans l’entre-deux, il y a cinq ans. A l’époque, il incarnait parfaitement ce que je ressentais.

Un séisme prévisible

Nous sommes quelques uns, dans le monde militant, à ne pas être tellement surpris par le ’’séisme’’ qui vient de se produire. Ce séisme, nous le redoutions et l’annoncions depuis plusieurs années, à l’heure où politiques et grands médias, quasi-unanimes, célèbraient ’’l’effet Coupe du Monde’’, la fin du racisme et le déclin de l’extrême droite. Nous constations alors (c’était en 1999) que Lionel Jospin, en droitisant à outrance ses positions sur l’immigration et l’insécurité, faisait le choix de perdre son honneur plutôt que les élections, et nous ajoutions que le calcul était mauvais à tous points de vue : perdre son honneur ne fait pas gagner les élections.

Le mieux, pour comprendre le ’’séisme’’ du 21 avril 2002, est sans doute de remonter aux origines du phénomène Le Pen. Il y a plus de vingt ans, le maire communiste de Vitry relançait le débat sur l’immigration en faisant détruire par un bulldozzer un foyer de travailleurs immigrés en construction dans sa commune. Soutenu par la direction de son parti, il justifiait son acte au nom du « seuil de tolérance ». Il est bon de le rappeler : ce n’est pas l’extrême droite qui a relancé ce débat empoisonné. Quasi-inexistant au moment de l’affaire de Vitry, le Front national n’a fait que profiter d’un terrain que d’autres lui avaient préparé - et parmi eux, des hommes de gauche. Il est bon aussi de rappeler les lignes prophétiques que l’écrivain camerounais Mongo Béti écrivit à cette occasion :

’’À mon avis, c’est se bercer d’une très dangereuse illusion que de prêter aux Français quelque capacité ou inclination à accepter le statut de peuple multiracial ou multiculturel. Tout dans l’histoire, les croyances et les moeurs des Français dément une telle espérance. Machiavélisme des dirigeants, abjection des médias, pusillanimité de la bourgeoisie, égoïsme des maîtres à penser depuis la disparition de Sartre, perversion persistante des mythes esclavagistes, et, naturellement, effets de la crise économique, tout se conjugue au contraire pour faire de l’immigration le problème explosif et en quelque sorte providentiel pour les aventuriers. L’évolution récente des communistes français permet de prédire qu’un petit Mussolini mâtiné de Poujade sera tenté tôt ou tard d’y trouver la chance de sa vie’’.

La suite est connue : la prédiction s’est réalisée, avec Le Pen, ancien député poujadiste, dans le rôle du ’’petit Mussolini’’. Mais personne, dans la classe politique, ne s’est souvenu de Mongo Béti. Personne n’a retenu la leçon : le racisme et le fascisme ne viennent pas de nulle part, ils ne deviennent des options politiques possibles que si un certain climat idéologique le leur permet - un climat créé et entretenu en grande partie par le discours des élus, des grands médias et des intellectuels. La quasi-totalité des responsables politiques a préféré suivre le FN sur le terrain des ’’problèmes d’immigration’’, espérant ’’couper l’herbe sous le pied’’ de l’extrême droite, alors qu’on ne faisait ainsi que banaliser et légitimer les thèses de cette extrême droite, et finalement assurer leur succès. Les électeurs, comme Le Pen lui même l’annonçait, ont préféré l’original à la copie.

Ce que le PCF a fait en 1981 avec le ’’seuil de tolérance’’, le PS l’a fait depuis cinq ans sur ’’l’insécurité’’. Car il ne faut pas se mentir : quoique disent aujourd’hui les responsables socialistes, ce n’est Jacques Chirac qui, à lui seul, a eu le pouvoir d’imposer ’’l’insécurité’’ comme thème unique de la campagne. La gauche se l’est imposé elle même : en juillet 1997, le Parti socialiste remportait les élections sur la base d’un programme énonçant « trois priorités : l’emploi, la santé et l’éducation » , mais quelques semaines plus tard, le premier ministre Lionel Jospin, dans son discours d’orientation générale, annonçait finalement « deux priorités : l’emploi et la sécurité ». La délinquance n’arrivait alors qu’au cinquième rang des ’’préoccupations des Français’’, derrière le chômage, la pauvreté, la maladie ou les accidents de la route. Elle n’est devenue la première qu’après plusieurs années d’un intense matraquage médiatique initié par le gouvernement Jospin, depuis le colloque de Villepinte en octobre 1997 jusqu’à l’instrumentalisation du mouvement Stop la violence, en passant par la médiatisation des rapports Dray-Mélenchon, Lazerges-Balduyck, Bauer et Body-Gendrot, sans oublier les multiples ’’Conseils de sécurité intérieure’’ et le vote de la lamentable ’’loi sécurité quotidienne’’ (qui interdit de fait les rassemblements dans les halls d’immeuble et rend passible de prison la fraude dans les transports en commun).

Dès lors, les grands médias ont pu entrer dans la ronde et alimenter la psychose, et cela sans pouvoir être accusés de dérive partisane droitière, puisqu’il était désormais entendu (tous le répétaient, de Lionel Jospin à Jean-Pierre Chevènement, en passant par Julien Dray) que ’’la sécurité est aussi une valeur de gauche’’. C’est ainsi qu’est né un redoutable consensus, consistant à dramatiser à outrance les violences qu’exercent quelques uns des jeunes issus de l’immigration et des classes populaires, tout en occultant les innombrables violences que cette jeunesse subit : chômage, précarité, discrimination, brutalités policières ?

Lionel Jospin n’est donc pas la victime du ’’séisme’’, il en est l’un des principaux responsables : la frange la plus apeurée de l’opinion a préféré l’original à la copie, et les autres, ne se sentant plus représentés, se sont massivement abstenus (d’autres, enfin, n’ont pas le droit de vote). Les véritables victimes de ce scrutin, mais aussi de cinq années de surenchère sécuritaire, ce sont avant tout les immigrés et leurs enfants. Personne ou presque, dans la classe politique, n’a eu pour eux la moindre pensée et la moindre parole après l’annonce de la présence du FN au deuxième tour de l’élection présidentielle. Cette parole, c’est donc à la société civile de la porter. Face à un fort courant raciste et xénophobe qui, lui, a su se rassembler et se faire entendre, et face à une classe politique, gauche plurielle incluse, qui semble ne savoir lui opposer que ’’l’image de la France à l’étranger’’, il est urgent que la rue fasse entendre clairement, distinctement et massivement, une parole forte de solidarité avec les immigrés et leurs enfants. Il faut surtout, si l’on veut rompre le cercle vicieux de la haine et du mépris, que les jeunes des banlieues se manifestent, qu’ils parlent au lieu de laisser les autres parler d’eux, et qu’on les entende. Mais ils ne pourront le faire que s’ils se sentent respectés et soutenus, et pas seulement craints ou méprisés. Là est l’enjeu immense des prochains jours.

Pierre Tévanian

http://lmsi.net/article.php3?id_article=19

Publié par  le  24/01  à  22:41

Pescade,

Merci de ce commentaire.

C’est en effet un texte fort qui rejoint le mien sur plusieurs points. Le problème central que soulève Pierre Tévanian est malheureusement toujours d’actualité.

Publié par José  le  25/01  à  08:19

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